Lors du Colloque, La vie d’artiste, qui s’est déroulé à Rennes en novembre dernier, les
participants ont été amenés à s’interroger sur
diverses questions entourant le statut de l’artiste actuel et les enjeux du milieu des arts
visuels.
« Que veut dire, aujourd’hui être un artiste ? Ce mot a-t-il encore un sens ? L’artiste est au cœur
de lourdes contradictions. De sa singularité, il attend une reconnaissance universelle ; de sa création, une
compréhension garantie d’avance. Peut-on se dire artiste quand « l’art » lui-même est absorbé dans la
culture, et quand l’affirmation d’une particularité se perd dans l’uniformisation du monde ? Que signifie être
artiste quand le désir de se distinguer en vient à se confondre avec celui de se faire remarquer ? Est-ce
encore être libre que d’aspirer tout à la fois à l’individualisation absolue et à l’adoration universelle ?
».
Quelles que soient les réponses à ces questions, nous devrions accepter qu’il existe plusieurs types d’artistes. On
reste toujours l’artiste que l’on peut être. On est l’artiste qui s’impose à soi-même.
Être
artiste, c’est peut-être savoir exprimer des doutes et des paradoxes, ou en tout cas les montrer à la société.
Pour moi, m’interroger prouve que je suis encore vivante, en devenir. Les œuvres et les cycles s’achèvent, se
terminent, sont choses du passé.
C’est aussi apprendre et désapprendre. Il ne faudrait pas parler de désapprendre puisque la pensée acquise est devenue une part de soi-même. Il
importe de se détacher pour continuer à avancer. Le doute est présent dans mon quotidien d’artiste, c’est une
valeur intrinsèque à la vie. Mille possibilités sont présentes à chaque instant. C’est à moi à choisir celle-ci
plutôt que celle-là.
Pour moi il n’y a pas de régénération en art, il y a un cheminement. Les questions restent toujours les mêmes.
L’important est d’utilisation de langages signifiants de notre temps.
Il existe peu de moments de pure création dans une carrière. Entre ces moments, il y a ce que j’appelle les
périodes parenthèses.
Dans la vie, le plus difficile est de s’accommoder de ses faiblesses, de savoir se retirer. Et parfois, il faut
mettre son corps et son esprit en jachère. L’art ne consiste pas à fabriquer des objets durables présentés en
majesté dans des lieux prévus à cet effet, mais des expériences, des événements, des processus.
Christian Boltanski, dans Les Vies possibles de C. Boltanski, nous dit : « En fait, je suis un artiste
traditionnel, je veux poser des questions et donner des émotions. Il faut regarder le même objet d’un autre point
de vue que personne n’avait trouvé auparavant. C’est ainsi que l’on parvient à faire remonter à la surface de
l’esprit des gens, des souvenirs très lointains qu’ils ne savaient pas voir.
» Comment ne pas souscrire à une telle réflexion?
Mes
œuvres sont tissées de références biographiques, celles de ma vie, celles des autres, connus ou anonymes, qui
s’accumulent et s’amalgament, de façon à créer un ensemble de souvenirs bruts à forte charge émotive.
Mon
travail est traversé par des thèmes récurrents : celui de la disparition, de l'effacement, de la
mystification, en opposition à celui de la mémoire, elle-même associée à un patrimoine d’images fondatrices
et identitaires. Toutes ces trames picturales traitent des rapports que cultivent nature, culture et
humanité, de façon à exposer une réflexion sur la solitude, l’isolement et l’absence.
Les images deviennent des sujets qui nous renvoient à des objets absents, entre autres l’humain. Plus on montre des
souvenirs, plus on rappelle leurs absences. Lutter contre l’oubli, tout en sachant que c’est un combat perdu
d’avance. L’issue finale reste toujours la mort, thématique récurrente dans mon travail. Cela témoigne de mon désir
de préserver l’instant passé, d’
aiguiser le regard, de raviver les souvenirs et de stimuler l’imaginaire.
Comme le disait Susan Sontag : « Dans notre société hyper branchée, la création est la seule activité qui
subsiste où un individu isolé peut réaliser quelque chose non seulement avec ses mains, mais avec son cerveau, son
imagination et son cœur, peut-être. »
Après Attendre …
Quelques passages tirés du texte du
catalogue de l’exposition Figures paysagères, le sauvage et l’artifice, en novembre 2008 à
la
Galerie Médiart à Paris.
…
Au milieu de paysages aux perspectives oniriques où le point de fuite ne règne plus en maître, une femme apparaît,
qui nous accompagne à travers toutes les œuvres. Femme dont on ne verra jamais vraiment le visage; présence claire
et obscure dans sa petite robe noire. Seule sa tête baissée comme pour une prière, sa pâle chevelure et ses mains
au bout de ses bras ballants nous sont livrées; des mains abandonnées à ce qui pourrait se passer, des mains
lumineuses, illuminant les lieux.
La posture de cette femme en est une de contemplation et de réflexion : immobile, elle circule à travers
paysages, atmosphères et climats. Le regard tourné vers l’intérieur, elle voit tout, elle reçoit, elle absorbe.
Cette femme se trouve nommée à travers les titres que Françoise Lavoie attribue aux premiers tableaux de la
série : Estelle, prénom qui interroge l’existence même : Est-elle? Comme le secret du visage d’Estelle demeure scellé, l’évocation l’emporte
sur la description.
Seul être vivant visible, elle voyage immobile à travers les strates de la mémoire et des paysages; elle devient
passeuse, notre guide dans ce voyage. Personnage à l’écoute du silence, peut-être de souvenirs, témoin de ces lieux
saturés de mystère, riches d’horizons et de substances; exposée, comme les lieux qui l’accueillent, à toutes sortes
de dévastations possibles.
…
Solange Lévesque, Critique d’art indépendante, août
2008
Et maintenant…
Dans le cadre d’un programme de perfectionnement de longue durée 2010-2011 destiné aux chargés de cours de l’UQAM,
j’ai obtenu une bourse de recherche/création qui me permet d’actualiser mes compétences et de réaliser une
réflexion sur des approches, des processus de création et des méthodologies d’action.
Ma création est basée sur une importante collection de négatifs datant des années 40 et 50 faisant partie de mon
patrimoine familial. L’ensemble traite encore d’éléments naturels et culturels.
Un espace visuel narratif
parcourt des paysages et atmosphères différents, de façon à créer une sorte de « Pays de Nulle
Part »
qui
s'inscrit dans la suite logique de mes précédentes séries. Recourant à la photographie, je puise dans la vie comme
elle vient, complexe de réalités intemporelles.
Créer demeure une énigme. À travers l’histoire, créer tendait vers un avenir qui n'était que pure forme ou désir
spirituel. Au départ, cet acte pourrait être la rencontre entre l'intellectuel, le culturel,
l’historique et le matériel. Dans un monde
utilitariste, l’art qui ne sert à rien a-t-il une
valeur ? Je vous réponds oui, puisqu’il est celui de la liberté.
Nicolas Boileau, homme de lettres français du XVII siècle, disait : « Hâtez-vous lentement, et sans
perdre courage : Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »
.
La vie d’artiste, Rencontres Télérama à Rennes, 12 et 13 novembre 2010, 16 pages, France
''Le paris de l’utopie''
Nous avons tendance à croire que nous
vivons des temps remarquables. Avec l’explosion des progrès technologiques et scientifiques, la fascination
grandissante des utopies technicistes, nous habitons de plus en plus dans un monde artificiel. Celui-ci est
construit pour satisfaire aux exigences et à la volonté de puissance de l’homme. Ainsi, nous sommes tous happés par
la révolution numérique et la cyberculture.
Notre monde fourmille d’images pour informer, prévenir, divertir et faire
rêver. Depuis l’invention du papier et des procédés d’impression, créer une image, c’est pouvoir, entre
autres, la reproduire pour transmettre et répandre des idées ou des informations. Toutefois, la relation
entre la technique et l’image n’est pas chose nouvelle. Il existe d’innombrables façons de faire des images
et chaque période a su renouveler l’alliance entre l’art et la technique.
À l’opposé des œuvres peintes, gravées ou sculptées, l’image numérique joue
encore plus avec le leurre de la matérialité. La matière qui en résulte est théorique et conceptuelle. Dans
un premier temps, elle est précédée par les manipulations théoriques d’un créateur et reconstruite par la
lecture d’un spectateur confronté à des illusions de matière. La création est mimésis, imitation lucide
d’elle-même. Cependant, elle se situe aussi au-delà de la conscience imitative, elle est conceptualisation.
Par conséquent, elle est aussi une construction raisonnée de conscience. Elle est mémoire de la répétition et
de la différenciation de toutes les matières évoquées.
Cette nouvelle approche n’a en rien modifié ma façon de concevoir l’œuvre
imprimée. Pour moi, ce processus de manipulation de l’image n’a rien de surprenant. Pour graver, j’ai
toujours travaillé avec des documents photographiques (diapos ou photos) dessinées et redessinées. Il s’agit
encore et toujours d’interprétations fragmentaires, d’associations, de couches. L’impression numérique est
une nouvelle facette du monde du visible.
Démarche
Depuis les débuts de ma pratique en 1976, la notion d’image imprimée occupe
une place centrale. J’ai utilisé différentes techniques liées aux arts d’impression (creux, relief,
sérigraphie, lithographie) dans une réflexion continuellement actualisée. Le principe de la série ou du
cycle, développé depuis 1979, dans « Les bouches » (1979-83), « Le Réticule » (1983-87), « Hôtel » (1987-94)
et plus récemment dans « Traité d’intégration de la nature » (1999-2008) m’a permis d’inscrire mon oeuvre à
l’intérieur de procédés narratifs, où l’image devient génératrice de fiction.
Au cours de ces années, mon questionnement s’est appuyé sur la relation
entre nature humaine et culture dans « Les bouches », « Le Réticule », et « Hôtel ». J’ai abordé ensuite les
rapports qu’entretiennent nature et culture, dans «Traité d’intégration de la nature ». Tous ces « récits
picturaux » traitent des rapports que cultivent nature, culture et humanité. Dans la série (et l’exposition),
« Figures paysagères, le sauvage et l’artifice», nature humaine, culture et environnement s’associent pour
exposer une réflexion sur la solitude, l’isolement et la vacuité.
Depuis 2000, l’attribution de plus de neuf projets d’intégration à
l’architecture m’a permis de paraphraser le paysage. La nature et le paysage sont réduits à n’être plus que
du "sol" occupé, des "territoires" aménageables, des "zones" de pouvoir et de profit. Dans nos sociétés
urbanisées, parler du paysage, c’est constater son absence, sa réduction à une écriture géographique et son
sur-aménagement à des fins commerciales. Hérité fortement du photo-naturalisme plus que des grands maîtres, mon
regard, factuel et poétique, constitue une forme de discours critique. Mes paysages sont d’abord des
constats, redessinant la carte des frontières d’un autre monde. Ils s’emploient à mettre à jour une agonie
pathétique créée par un chaos plus ou moins imputable à l’homme.
En ces temps où l’écologie prend de plus en plus d’espace dans les
préoccupations planétaires, la question du paysage intègre par le fait même le débat social. Le mot paysage
peut être défini comme « une étendue de pays qui s’offre à la vue ». Parler de paysage, c'est solliciter des
perceptions individuelles et des représentations collectives à travers le regard esthétique qui appelle la
maîtrise du territoire, la psychologie et le politique.
Si le paysage est ce passage entre la matière et le mystère, il a par
ailleurs été travaillé, créé dans une optique pragmatique, utilitariste, économique, sociale. Il possède
néanmoins une dimension esthétique et affective. Il est le résultat de la combinaison d’une réalité et d’un
regard. Il n’existe que s’il est perçu car c’est le spectateur qui, par son interprétation, donne une
signification à ce qu’il voit. La notion de paysage recouvre donc une réalité complexe associée à un
patrimoine d’images fondatrices et identitaires. Nous percevons le paysage comme un refuge naturel contre les
difficultés de l’existence, un lieu de méditation ou une demeure de solitude. Pour sa part, la solitude
n’appartient pas uniquement à l’isolement du lieu physique. Le vivre seul ou ensemble n’a pas grand chose à
voir avec le lieu physique. Je m’interroge sur la question du vivre seul ou ensemble en milieu rural ou
urbain. L'espace peut être conçu comme une entité ayant un degré de réalité et d'autonomie suffisants pour
contribuer à nous transformer. Cette dialectique espace / sujet rend possible la construction d’une identité
sociale individuelle à l’intérieur de son espace de vie.
La ville est d'une part une construction contre le sentiment de solitude,
d'autre part une usine à solitude. Décrire la ville comme un lieu idyllique de rencontre, faisant
exclusivement appel à intelligence mutuelle pour partager la culture serait du pur délire. Nous expérimentons
tous le sentiment de solitude. La naissance nous a précipités seuls dans la foule. Cette condition rend le
côtoiement de nos congénères fertile. Elle permet à chacun d'entre nous de se dépasser. D’autre part, ces
interrelations permettent à chaque communauté de se maintenir et de progresser.
Création ultérieure
Ma création s’inscrit dans la poursuite du travail abordé dans l’exposition
« Figures paysagères, le sauvage et l’artifice ». Ces campagnes perdues dans la lumière verte,
ces forêts vaporeuses à l’odeur de pinède, enveloppées de brume et de brises tièdes, ces lieux divins où
aucun spectre monstrueux n’ose s’aventurer, tout se dissipe graduellement pour faire place aux espaces
urbains. Vivre en ville, c’est accepter une certaine fragmentation, c’est devenir anonyme, c’est vivre
une bonne partie de sa vie au milieu d'étrangers, au risque de devenir étranger à soi-même. La qualité de la
nature et du paysage repose sur sa diversité, sur sa beauté organique et la singularité de ses lieux. Quant à
elle, la ville, malgré bien des efforts, cesse d'être biogénique. Certains maux la rongent, la pollution de
l'air, le bruit, la surpopulation et tout ce qui en découle : embouteillages, déchets, marginalisation,
solitude. Une caractéristique essentielle des grandes villes est la foule. Baudelaire
dit que la ville est le lieu unique où peuvent vivre les créateurs des temps nouveaux. C'est la dialectique
du "bain de multitude" et la solitude supérieure qui engendrent les grandes œuvres, à l'image d’un
siècle.
Mes transformations paysagères interrogent notre façon de concevoir
et de percevoir l’appartenance au monde. Je propose une immixtion entre espace physique et espace social
comme métaphore de la notion d’urbanité et de solitude. Mon travail questionne la condition humaine, la
solitude dans son étymologie : " l'état d'un lieu désert". Vides de présences humaines, les paysages urbains,
souvent désolés et silencieux, gardent les cicatrices d’un passage implicite de l’activité humaine.
Redimensionnées au format de tableaux, mes images inventeront des visions de déchirements intimes, créant en
quelque sorte une prise de vue panoramique de la cité.
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